Historique Jaguar Tour Auto

Journal d’hiver de la Jaguar Type E de Jean-Pierre Lajournade

Jaguar Type E - JP. Lajournade - Joris Clerc

Cette semaine nous aurions du connaitre le vainqueur du Tour Auto 2020. L’une des épreuves phares du calendrier de Peter Auto a dû être reportée au 31 aôut dans la difficile période que nous vivons actuellement à cause du Covid-19. Nous avons interviewé l’un des favoris, Jean-Pierre Lajournade vainqueur à trois reprises Tour Auto (2010, 2015, 2016). Il revient en détail sur les conséquences de son abandon lors de l’édition 2019.

AutomotivPress : Comment s’est clôturé cette saison 2019 pour toi et ton équipe et comment tu as préparé 2020 ?
Jean-Pierre Lajournade : Nous avons terminé 2019 sur la victoire au Rallye du Mont Blanc en Septembre, avec la Porsche 2.8 L RSR. Cette épreuve marquait la fin de la saison 2019 de façon positive avec cette victoire mais surtout, avec en fond d’écran, le traumatisme du Tour Auto 2019 soldé en double peine, d’une part la sortie de route nous privant d’une victoire acquise et d’autre part de gros dommages sur la Type E.

AP : Quand lances tu la remise en état de la Type E ?
JPL : Dès son rapatriement depuis le Mont Dore, lieu de la sortie de route du Tour Auto, l’équipe (Dominique Bachard et Jacky Tirot) va se jeter sur le démontage. Je leur tire mon chapeau car moi je suis « détruit » moralement. Les travaux commencent par la dépose du capot, de toute la mécanique, moteur, boite de vitesses, train arrière.

Jaguar Type E démontage caisse Tour Auto 2019 - JP Lajournade
Jaguar Type E démontage caisse – JP Lajournade

AP : Quelle particularité a le Type E ?
JPL : La Type E a une particularité qu’aucune voiture n’a, à savoir que la coque n’est pas d’une pièce. La majorité des voitures sont en monocoque à savoir d’un seul morceau sur lequel se fixe le moteur boite train avant et train arrière. Pour la Type E, l’œuf à quoi ressemble la coque se limite à la partie habitacle et au coffre arrière. Sur le tablier avant de la coque vient se fixer un châssis tubulaire que nous appelons « Tour Eiffel ». Il est en deux morceaux un côté droit et coté gauche plus un panneau avant sur lequel se fixe le train avant et la crémaillère de direction.
C’est quelque peu l’inspiration des monoplaces de course de l’époque qui était en châssis tubulaire. Je précise que ce montage est celui d’origine et que ce n’est pas une adaptation pour la course. Bien évidemment cette structure tubulaire est étudiée mais lors d’un choc c’est le « fusible » et tout plie. C’est un inconvénient mais aussi un avantage car ces tubes se remplacent et le fait qu’ils absorbent les chocs fait que la coque (l’œuf) ne plie pas.

AP : La coque s’est-elle pliée ?
JPL : C’était notre souci car si la coque se plie c’est très grave et ça peut entraîner la perte de la voiture. On peut bien sûr retrouver une autre coque mais la voiture n’aurait plus alors sa coque d’origine. En l’occurrence notre coque est bien celle d’origine et c’est un plus au niveau valeur. L’équipe effectue ce démontage, et en même temps, dresse la liste de toutes les pièces tordues ou à remplacer. Pour la coque c’est notre carrossier qui nous dira, par contre le capot est « mort » ainsi que le châssis tubulaire (Tour Eiffel) et tout le demi-train avant gauche. Une fois le listing établi, je passe la commande en Angleterre.

AP : Où t’approvisionnes tu pour les pièces de Type E ?
JPL : Certains me parlent de temps en temps de Jaguar pour les pièces. Inutile de les interroger ils n’ont rien et ne veulent entendre parler de rien. Par contre en Angleterre de nombreux artisans ont repris la re-fabrication des pièces conformes à l’origine. C’est une véritable industrie et les anglais sont de vrais puristes. Ils courent énormément si bien que le marché est si important que chaque artisan se spécialise. Le capot c’est à un endroit, le châssis tubulaire à un autre et la mécanique encore un autre.
Il faut avoir son réseau et ses connaissances. Nous avons maintenant notre réseau après avoir « pioché » un peu partout en partant des connaissances de l’ami Claude Verbrugghe qui est un spécialiste des Jaguar de collection et plus particulièrement des Jaguar XK. Comme partout il y a des délais. Comme ils travaillent à la pièce, par exemple pour le capot, il faut prendre son tour c’est un par un.
Nos fournisseurs anglais répondent correctement à la demande et fixent un délai d’un mois. C’est exceptionnel. Peut-être le fait que l’on ne soit qu’au début de la saison en est la cause.
Le 7 Mai (seulement 4 jours après l’accident), la voiture est chez notre ami carrossier Sébastien Berjot à Loudun.
Pour le transport nous avons remis le capot sur la voiture mais pas de doute il est irréparable.

Jaguar Type E chez Seb Berjot caisse Tour Auto 2019 - JP Lajournade
Jaguar Type E chez Seb. Berjot – JP Lajournade

AP : Qui s’occupe de la préparation moteur ?…
JPL : Pas de secret, Denis Welch est notre prestataire mécanique. C’est ce préparateur qui fait notre moteur, la boite de vitesses, le pont arrière. Nous y sommes appréciés car nous sommes sa vitrine en France et nombreux sont les Français qui y vont depuis qu’en 2015 nous avons été les premiers Français à aller chez lui. L’organisation est exemplaire, ils sont une quinzaine à travailler, tous en tenue rouge et on les voit tous sortir du vestiaire comme une équipe de rugby… Il n’y a rien d’équivalent en France.

AP : …et pour le châssis ?
JPL : Direction Matter France à Saint Brice sous Forêt (95). Matter France, dirigé par Guy Counil et son fils Guillaume, est un spécialiste mondial des arceaux de sécurité. Ils construisent les coques et arceautent les autos de Rallye du Championnat du Monde pour Hyundai, Peugeot, etc… Ils font mes autos historiques depuis le début et ils sont devenus des amis car ce sont des passionnés. Les anglais sont bien gentils mais au moment de la commande de ces fameuses Tour Eiffel ils m’imposent le kit complet alors que jusque lors c’était au détail.
Désormais c’est fini, plus de vente au détail, c’est tout ou rien et leur prix a bigrement augmenté. Pour me sortir de ce piège Guy et Guillaume ont accepté d’investir dans un marbre. En fait ils relèvent toutes les côtes et constituent un gabarit dans lequel on viendra ultérieurement placer une pièce tordue, comme celles par exemple que l’on vient de démonter suite au choc. Ils les redresseront ou remplaceront les tubes tordus voir re-fabriqueront un châssis.

Jaguar Type E châssis sur marbre Matter - JP Lajournade
Jaguar Type E châssis sur marbre chez Matter – JP Lajournade

C’est un investissement personnel qu’ils font, en vue d’un travail éventuel futur et peut-être des ventes en France. Merci à eux ce sont de vrais pros, de vrais copains et au revoir les « britons » fini le racket.

AP : Oui, j’ai compris pour le châssis, mais après ?
JPL : Dès que ces mesures sont prises nous récupérons ces pièces du châssis avant (Tour Eiffel) et nous les amenons chez Sébastien Berjot à Loudun où la caisse attend.

AP : Je suppose que c’est le moment du bilan et du timing chez ton carrossier ?
JPL : Tout à fait, déjà Sébastien nous confirme que la coque qu’il a expertisée n’a rien. Du coup j’en profite pour lui demander s’il ne pourrait pas remettre le « cul d’aplomb ». En effet, suite au choc du Mans Classic 2018, le cul était resté un peu de travers. L’auto n’était pas parfaite au regard, personne ne l’a jamais vu mais ça nous gênait, on aime bien que tout soit clean (rire).

Jaguar Type E rééquilibrage du "cul" - JP Lajournade
Jaguar Type E rééquilibrage du “cul” – JP Lajournade
Jaguar Type E rééquilibrage du "cul" - JP Lajournade
Jaguar Type E rééquilibrage du “cul” – JP Lajournade
Jaguar Type E rééquilibrage du "cul" - JP Lajournade
Jaguar Type E rééquilibrage du “cul” – JP Lajournade

AP : Tu as eu des surprises lors des travaux  ?
JPL : Oui et non, Sébastien en a profité pour revoir également l’arrière gauche, réparer le plancher côté coplilote qui avait souffert et puis il a fallu assembler le capot que nous avons été chercher en GB. Il est d’un seul morceau mais il n’est pas prêt à poser. Il faut l’ajuster en longueur car nous sommes avec une auto d’époque et toutes les Type E n’étaient pas au mm prés identiques. Donc le capot dans sa partie fermeture n’est pas livré, coupé à la mesure. C’est le carrossier qui l’ajuste et tu doutes bien que c’est un travail de spécialiste. Sébastien est très sympa car il informe et envoie les photos au fur et à mesure.

Jaguar Type E réparation arrière gauche - JP Lajournade
Jaguar Type E réparation arrière gauche – JP Lajournade
Jaguar Type E réparation plancher côté copilote - JP Lajournade
Jaguar Type E réparation plancher côté copilote – JP Lajournade
Jaguar Type E châssis posé - JP Lajournade
Jaguar Type E châssis posé – JP Lajournade
Jaguar Type E capot posé - JP Lajournade
Jaguar Type E capot posé – JP Lajournade
Jaguar Type E peinture capot - JP Lajournade
Jaguar Type E peinture capot – JP Lajournade
Jaguar Type E arrière terminé - JP Lajournade
Jaguar Type E arrière terminé – JP Lajournade

AP : Expliques-nous le remontage et la fin des travaux ?
JPL : Fin août, nous récupérons l’auto dépourvue de mécanique et de ses roues, chez Sébastien.

Jaguar Type E sortie de chez le carrossier - JP Lajournade
Jaguar Type E sortie de chez le carrossier – JP Lajournade
Jaguar Type E sortie de chez le carrossier - JP Lajournade
Jaguar Type E sortie de chez le carrossier – JP Lajournade

Sur un plan mécanique, le moteur, la boite et le pont arrière seront remontés en l’état car avant le Tour Auto tout avait été refait à neuf. Le remontage commence par les trains avant et arrière, les câblages et accessoires qui retrouvent leur place et puis le moteur/ boite pour finir.

Jaguar Type E repose compartiment avant – JP Lajournade

Le 18 Septembre le moteur boite est en place et c’est la mise en route.

Jaguar Type E moteur en place - JP Lajournade
Jaguar Type E moteur en place – JP Lajournade

Tous les accessoires, comme les écopes de freins, échappement achèvent le remontage. Une fois tout en place petit galop d’essai sur route et le 17 Octobre l’auto est terminée

AP : Au final combien de temps aura t il fallu pour remettre la Type E en état ?
JPL : Un sacré challenge relevé en 6 mois, qui aura demandé plus de 400 heures de travail !
Bravo à toute l’équipe, à Vincent Aubry et Claude Verbrugghe (pour leurs allers retours en GB en mode « warrior »). Ils ont réussi à remettre l’auto en état avant la fin de saison et ainsi gommé ce mauvais souvenir !

AP : Vous avez été faire des essais sur piste en suivant
JPL : En effet, le 16 Novembre nous sommes allés rouler à Magny Cours. Nous avons voulu nous mettre à l’abri d’une surprise et pour cela seul un bon roulage sur circuit permet de valider l’auto. On ne sait jamais, si le moteur ou la boite nous jouait un tour on aurait l’hiver pour démonter et réparer. Cette séance s’est bien passée, sous la pluie mais pas grave, l’auto fonctionne parfaitement, les modifications de réglages suspensions semblent efficaces. Au soir du 16 Novembre et c’est un ouf de soulagement que toute l’équipe pousse car tout est ok.

Jaguar Type E Magny-Cours - JP Lajournade
Jaguar Type E Magny-Cours – JP Lajournade

AP : Prêt pour Retromobile 2020 ?
JPL : De ce fait, comme l’auto est terminée on peut répondre favorablement au souhait de Carene Assurances d’exposer l’auto sur son stand à Rétromobile en Février 2020. Les passionnés qui nous suivent sont contents de voir l’auto réparée. Et puis de nombreux spectateurs aiment qu’on leur montre l’auto, le moteur, qu’on les fasse monter à bord et très souvent la même question : «  Elle est de quelle année ? »… « Mais vous n’avez pas peur de la casser ?  ». C’est évident qu’il est impossible de se rendre compte, vu de l’extérieur, de la charge de travail et surtout des compétences nécessaires pour faire vivre un tel engin.
Vous comprenez maintenant que le concessionnaire Jaguar ne peut pas faire grand-chose pour nous et qu’une voiture de course historique n’a rien à voir avec une voiture de collection que l’on bichonne en priant de na pas égratigner le cuir de 50 ans.

Jaguar Type E Retromobile 2020 - JP Lajournade
Jaguar Type E Retromobile 2020 – JP Lajournade

AP :Tu es regonflé à bloc…
JPL : Sans tous les copains qui font notre équipe et mes sponsors (Carene Assurances et Motul), je n’existerais pas et je ne peux que les remercier.
Nous sommes une équipe atypique dans le milieu, car constituée de vrais professionnels de la mécanique de course, qui font ça par passion et qui prennent leur pied. Sur le Tour Auto nous avons un seul véhicule d’assistance avec les trois copains dedans et c’est tout. Comme je le dis c’est la passion qui nous guide mais passion à plusieurs volets, passion de l’automobile historique de compétition, mais aussi passion de gagner… car nous sommes tous des compétiteurs. Alors, oui ! On a tous envie d’aller rechercher cette victoire qui nous a bêtement échappé. (rire)

AP : Ton prochain projet automobile ?
JPL : J’en ai fini sur la Type E et je vais respirer un peu, le prochain épisode que je te raconterai sera celui de la Lotus Elan. En effet j’ai racheté cette auto victorieuse avec laquelle j’ai gagné le Tour Auto 2010. Je l’ai louée pour ce Tour Auto 2019 et son pilote s’est fait piéger dans la deuxième épreuve spéciale, il est sorti de la route et la détruite. Le chantier de reconstruction est total et donc ça te fera un bel article. 😉

AP : Merci Jean-Pierre !

Vous pouvez retrouvez également l’interview vidéo de JP Lajournade par Julien Hergault de Peter Auto ici.