« AstroVette » : Objectif Lune et V8, deal légendaire entre la NASA et General Motors
Chevrolet Corvette Historique

« AstroVette » : Objectif Lune et V8, deal légendaire entre la NASA et General Motors

Chevrolet Corvette "AstroVette" & Saturn V
Chevrolet Corvette "AstroVette" & Saturn V

Dans les années 1960, « The Cape » (Cape Canaveral) n’avait rien du complexe rutilant que l’on imagine aujourd’hui. C’était un avant-poste poussiéreux et sauvage, une terre ingrate de motels miteux, de puces de sable et de fosses septiques à ciel ouvert. Pourtant, c’est dans ce décor aride que s’est nouée l’une des alliances les plus iconiques de l’histoire industrielle : celle des « chevaliers de l’espace » et des merveilles de chrome et de puissance de Détroit. Entre le danger mortel des missions Apollo et la fureur des moteurs V8 sur l’asphalte brûlant de Floride, la (Chevrolet) Corvette est devenue bien plus qu’une voiture : elle était l’extension terrestre de la capsule spatiale. L’AstroVette était née.

Alan Shepard, l’astronaute précurseur

À la fin des années 1950, alors que les États-Unis commençaient à intensifier leur programme spatial, les tout premiers astronautes ont été recrutés parmi les pilotes d’essai militaires. Ce que ces hommes (à l’époque, il n’y avait que des hommes) avaient en commun, c’était le goût du risque, une soif de sensations fortes et des salaires militaires plutôt modestes. Ils aimaient conduire des voitures rapides et achetaient ce qu’ils pouvaient se permettre.

Il s’agissait principalement de voitures de sport britanniques comme les MG, Triumph, mais on observait chez certains de ces aspirants pilotes spatiaux une propension marquée à acheter également des Chevrolet Corvette d’occasion des années 1950. Elles étaient rapides, abordables et leur procuraient ce sentiment de danger dont ils avaient tant besoin lorsqu’ils ne suivaient pas leur entraînement rigoureux.

Lorsque l’un des premiers astronautes, Alan Shepard, se présenta à son poste en 1959, il arriva au volant d’une Corvette C1 (1ère génération) de 1957. Quelqu’un chez GM le remarqua. En 1961 dans le cadre du projet Mercury, Shepard devint le premier Américain à aller dans l’espace (et le second homme dans l’espace après le russe Yuri Gagarin). À son retour, le dirigeant de GM Edward N. Cole offrit à Shepard une Corvette C1 de 1962 flambant neuve dotée d’un intérieur « de l’ère spatiale » sur mesure, selon GM.

Alan Shepard Corvette C1 1962
Alan Shepard Corvette C1 1962

Sans surprise, Shepard et sa nouvelle Corvette ont fait la couverture d’un numéro de 1962 du magazine Corvette News. GM y a vu une formidable opportunité marketing : s’il parvenait à attirer cette nouvelle génération d’astronautes passionnés vers les Corvette, les ventes allaient exploser.

Le deal à 1 dollar : L’ingéniosité de Jim Rathmann et Frank Pelato

Si l’association entre les astronautes et la Corvette semble aujourd’hui naturelle, elle repose sur un coup de maître marketing. Frank Pelato, alors directeur du marketing chez General Motors, avait immédiatement perçu le potentiel du nouveau bolide « en forme de requin », la Corvette C3 (3ème génération). Il s’appuya sur une synergie technique réelle : GM et la NASA collaboraient déjà étroitement sur les matériaux composites destinés aux capsules et aux carrosseries.

 

Apollo 11 astronaut Edwin "Buzz" Aldrin - NASA Kennedy Space Center (Photo by Michael Ochs Archives/GettyImages)
Apollo 11 astronaut Edwin « Buzz » Aldrin – Corvette & Omega Speedmaster – NASA Kennedy Space Center (Photo by Michael Ochs Archives/GettyImages)

Pour contourner les règles éthiques strictes de la NASA, qui interdisaient aux fonctionnaires d’accepter des cadeaux ou de faire de la promotion commerciale, l’ingéniosité est venue de Jim Rathmann. Ancien vainqueur de l’Indy 500 en 1960, Rathmann possédait la crédibilité du « Right Stuff » aux yeux des pilotes. Via sa concession Chevrolet-Cadillac de Floride, il proposa un contrat de leasing symbolique de 1 dollar par an. Pour ce prix dérisoire, les astronautes pouvaient conduire le dernier modèle et en changer chaque année : « Six des sept membres originaux du programme Mercury ont accepté ce deal. »

Serie TV For All Mankind - Corvette
Serie TV For All Mankind – Corvette

Les « AstroVettes » d’Apollo 12 : Une escadrille dorée

L’équipage d’Apollo 12 a transformé ce partenariat en une démonstration d’unité absolue. Pete Conrad, Richard Gordon et Alan Bean commandèrent trois Corvette Stingray 1969 rigoureusement identiques. Sous l’impulsion du designer Alex Tremulis, ces bolides reçurent une livrée spécifique : le « Riverside Gold » (code peinture 980), dont l’éclat rappelait les composants métalliques du module lunaire.

1969 Chevrolet Corvette "AstroVette"
1969 Chevrolet Corvette « AstroVette » – Apollo 12

Le détail technique le plus frappant résidait dans l’accentuation noire à l’arrière des voitures, conçue pour évoquer les tuyères et l’échappement des réacteurs de la fusée Saturn V. Chaque voiture arborait sur l’aile une plaque tricolore identifiant la fonction orbitale de son pilote : CDR (Commander), CMP (Command Module Pilot) et LMP (Lunar Module Pilot). Les trois astronautes, amis de longue date, circulaient systématiquement en formation serrée, renforçant leur image de fraternité indéfectible : « Nous avons demandé à les peindre dans cette couleur pour qu’on nous voit comme une équipe. Au travail, on les garait les unes à côté des autres. Elles avaient fière allure. » – Alan Bean (vidéo en bas de l’article)

1969 Chevrolet Corvette "AstroVette"
1969 Chevrolet Corvette « AstroVette » – Apollo 12

L’exception John Glenn : La prudence face au « Big Block »

Au milieu de cette culture de la vitesse, où les astronautes exigeaient systématiquement des moteurs « Big Block » de 427 ou 454 cubic inch – 7,0 ou 7,44 litres – développant entre 390 et 435 chevaux, John Glenn faisait figure d’anomalie. Alors que ses pairs passaient leurs nuits à faire rugir leurs boîtes manuelles à quatre rapports — une exigence absolue pour ces pilotes — Glenn, scrupuleux respectueux des règles, préférait ses joggings à l’aube sur la plage.

1971 Chevrolet Corvette "AstroVette" - Apollo 15 astronauts
1971 Chevrolet Corvette « AstroVette » – Apollo 15 astronauts

Il refusa le leasing de la Corvette, lui préférant un « ho-hum station wagon » – un break familial banal – pour sa famille, ou sa minuscule NSU Prinz européenne, dotée d’une fraction de la puissance de ses concurrentes. Cette austérité lui valut les moqueries de ses collègues, qui voyaient en lui un homme trop sage pour l’archétype du pilote d’essai « trompe-la-mort ». Un jour, un message cinglant apparut sur le tableau noir de la NASA, inscription anonyme, visant directement sa prudence automobile : « Définition d’une voiture de sport : Un rempart contre la ‘ménopause masculine’ [andropause]. »

1969 Chevrolet Corvette "AstroVette"
1969 Chevrolet Corvette « AstroVette »
1969 Chevrolet Corvette "AstroVette"
1969 Chevrolet Corvette « AstroVette »
1969 Chevrolet Corvette "AstroVette"
1969 Chevrolet Corvette « AstroVette »

1971 : La fin d’une ère sous le sceau de l’éthique

Le glas du programme sonna en 1971. Plusieurs facteurs précipitèrent ce retrait de General Motors. Tout d’abord, le quasi-drame de la mission Apollo 13 : Chevrolet craignait qu’une association trop marquée ne paraisse opportuniste en cas de tragédie spatiale. Par ailleurs, dès Apollo 15, le public commençait à percevoir les voyages lunaires comme banalisés, émoussant l’impact marketing du partenariat.

Film Apollo 13 Tom Hanks
Film Apollo 13 – Tom Hanks

La rupture définitive survint en 1973. À la suite d’un rapport présenté au Parlement et au Congrès, la NASA durcit drastiquement ses règles d’éthique, interdisant toute forme de contrat de leasing préférentiel. Les héros de l’espace devaient redevenir des fonctionnaires ordinaires, mettant fin à une décennie de privilèges mécaniques qui avait pourtant scellé l’image de la Corvette dans l’inconscient collectif.

1969 Chevrolet Corvette "AstroVette"
1969 Chevrolet Corvette « AstroVette »
1969 Chevrolet Corvette "AstroVette"
1969 Chevrolet Corvette « AstroVette »
1969 Chevrolet Corvette "AstroVette"
1969 Chevrolet Corvette « AstroVette »

Le mystère de la « Cortez Silver Flash » de Jim Lovell

Parmi les reliques de cette époque, la Corvette 1968 de Jim Lovell, commandant d’Apollo 13, est la plus légendaire. Arborant la couleur « Cortez Silver Flash », elle est aujourd’hui considérée comme l’unique survivante potentielle de cet équipage, les voitures de ses coéquipiers Fred Haise et Jack Swigert ayant été détruites.

Corvette C3 1968 Jim Lovell -National Corvette Museum
Corvette C3 1968 Jim Lovell -National Corvette Museum

En 1996, lors d’une vente Sotheby’s, ce véhicule a atteint le prix de 760 000 $, établissant alors le record absolu pour une Corvette de série qui lors de sa sortie d’usine valait 4780 $ ! Malgré les recherches intensives du National Corvette Museum, la voiture a disparu de la circulation, probablement dissimulée dans une collection privée ou un fonds de pension. Sa valeur symbolique, liée à l’héroïsme de la mission Apollo 13, la place désormais hors de portée de toute évaluation standard : « Aujourd’hui, aucun expert sérieux n’oserait avancer un chiffre pour lancer les enchères ! » – à propos de la valeur actuelle de la Corvette de Jim Lovell.

Un héritage qui défie la gravité

L’union entre la NASA et Corvette reste une page d’histoire où l’ingénierie a rencontré le mythe. En 2019, l’astronaute Scott Kelly a parrainé le lancement de la Corvette C8 (lire ici), marquant une rupture historique : pour la première fois en 66 ans, le moteur passait à l’arrière, une architecture évoquant celle d’une fusée.

Astronaut Scott Kelly - Corvette C8
Astronaut Scott Kelly – Corvette C8

Alors que le programme Artemis se déploie avec des ambitions lunaires renouvelées, Artemis II de retour sur terre ce jour, le contraste est saisissant. Passerons-nous du rugissement des 454 ci au silence des moteurs électriques ? Si le premier « Moon Buggy » de 1972 avait coûté la bagatelle de 38 millions de dollars pour rouler à 12 km/h, la future voiture d’astronaute devra incarner une nouvelle forme d’audace technologique, tout en portant l’héritage pesant de ces bolides dorés qui, un jour, ont fait trembler le bitume de Floride.

Sources et crédits photos @Agences-spatiales.frCorvettepassion.comDriving.caGettyImages.fr,Hagerty.co.ukJalopnik.com, NASA.gov, National Corvette Museum.com, Medium.comMoonphase.fr, MotorTrend.comNewsGM.com, Slashgear.com, Space.com

A propos de l'auteur

Pierre Henri Brautot (@PH_Brautot)

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