Transportons-nous en 1986. L’air des circuits est saturé d’effluves de carburant hautement volatil et du hurlement strident des turbos. C’est l’époque des titans : Prost, Mansell, Piquet. Et au milieu de cette mêlée sanglante, une silhouette noire et or, d’une élégance presque mystique, fend la piste : la Lotus 98T associée au casque jaune…
Pour l’œil non averti, elle semble « presque impossible à distinguer » de sa devancière, la Lotus 97T qui avait fait passer Senna (lire ici) dans le cercle prestigieux des vainqueurs de Grand Prix en 1985. Toujours conçue sous la responsabilité de Gérard Ducarouge, toujours motorisée par Renault. Pourtant, sous cette robe familière se cache une toute nouvelle monocoque carbone/kevlar, faite pour la première fois chez Lotus, d’une seule pièce.

Une autre nouveauté est la boîte 6 vitesses, à laquelle Senna préférera finalement la version 5 vitesses déjà éprouvée et beaucoup plus fiable. Le déroulé de la saison lui donnera raison, son coéquipier écossais Johnny Dumfries collectionnant les ennuis de transmission. Ce choix instinctif illustre la clairvoyance de Senna sur les aspects techniques, privilégiant la certitude de la ligne d’arrivée aux promesses incertaines de l’innovation pure.

Le maître absolu des samedis : 8 pole positions sur 16
La statistique donne le vertige : en 1986, Ayrton Senna a décroché 8 pole positions sur les 16 Grands Prix de la saison (lire ici). À lui seul, il a dominé l’exercice du tour chronométré plus souvent que Prost, Mansell et Piquet réunis. Cette suprématie absolue dévoile la qualité du chassis 98T, de sa motorisation et bien sûr, confirme le niveau tout simplement dément du jeune Brésilien.

Pourtant, ces performances sur un tout ne suffiront pas pour conquérir la couronne mondiale, Senna terminant au pied du podium final, à la 4ème place. Ce décalage s’explique par la régularité des McLaren-TAG Porsche et la puissance de feu des Williams-Honda lors d’une saison extrêmement disputée. La Lotus 98T restait la troisième force du plateau, une sprinteuse remarquable dans les mains de son génie de pilote mais dans un monde de marathoniens.

Le chiffre qui donne le vertige : 1150 chevaux
Le cœur de ce monstre était le bloc Renault V6 EF15B turbocompressé (lire ici). Suite au retrait de l’écurie d’usine Renault fin 1985, Lotus devint le partenaire privilégié, héritant des moteurs les plus avancés de Viry-Châtillon. En configuration de qualification, ce moteur était une véritable « grenade » technologique capable de cracher environ 1150 chevaux.




Le chant du cygne de la livrée « John Player Special »
1986 restera comme l’année des adieux. Ce fut l’ultime saison où la célèbre livrée « John Player Special » habilla les Lotus. Ce design noir et or, considéré par beaucoup comme le plus beau de l’histoire de la discipline, s’est éteint avec la 98T.

Dès 1987, l’écurie entamait une transition vers les moteurs Honda et de nouvelles couleurs jaunes d’un autre cigarettier, marquant la fin d’une identité visuelle mythique. Mais plus qu’un changement de peinture, ce fut le début d’un crépuscule. La perte du sponsor JPS, suivie peu après du départ de Senna vers McLaren, scella le destin de l’œuvre de Colin Chapman. Les années Senna/Ducarouge furent ainsi celles des derniers coups d’éclat de Lotus avant un déclin lent et douloureux, menant à la disparition de l’écurie en 1994.

Faits d’armes
La Lotus 98T demeure le symbole d’une Formule 1 sans compromis, où le talent pur du pilote devait compenser la violence mécanique d’une machine à la limite du raisonnable.

Héritage du châssis 98T-3 (Ayrton Senna) :
- Victoires : Espagne (Jerez) et Détroit (1986).
- Performance : 5 pole positions spécifiques à ce châssis (8 au total sur la saison).
- Bilan Lotus : 36 saisons de présence, 7 titres de champion du monde des constructeurs et 6 titres pilotes (13 sacres mondiaux).

Un héritage gravé dans le carbone

Dans notre ère de Formule 1 ultra-régulée, où chaque paramètre est lissé par des algorithmes, on ne peut s’empêcher de regarder cette époque et la Lotus 98T avec une nostalgie vibrante. Une telle machine, brute, dangereuse et magnifique, pourrait-elle encore exister aujourd’hui, ou appartient-elle définitivement à un panthéon dont on a perdu la clé ?
Crédit photos @RaphCars






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