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Horacio Pagani : Les tribulations juvéniles

Horacio Pagani
Horacio Pagani

“Pensez à une très belle femme, si belle que vous dépensez 10.000$ pour la séduire en une seconde. Vous devez être fou pour faire une telle chose. Mes voitures doivent être ainsi, vous rendre fou au point que la raison vous impose un acte de folie pour les acquérir.” H.Pagani

Si je devrais retenir une phrase définissant le mieux Horacio Pagani et son œuvre, vous l’avez lu. Insensible au marketing et discours convenus des constructeurs automobiles, je m’intéresse depuis longtemps au travail de cet homme, bien avant qu’il connaisse la consécration. Aucun constructeur automobile ne se hisse à son niveau dans mon panthéon de l’excellence, aucun, aussi prestigieux soit-il.

Neveu d’un Meilleur Ouvrier de France en Horlogerie (MOF) j’ai grandi dans l’univers de Patek Philippe et Vacheron Constantin. Montres à tourbillon et Cartel émerveillaient mes yeux d’enfant, les réalisations de mon oncle m’impressionnaient. Horacio Pagani travaille avec cette application de MOF. Devenir l’un d’eux en Horlogerie relève d’une expertise, persévérance et culture artistique que peu de gens atteignent, même les plus motivés.

“La Zonda a pour inspiration un sport-prototype, pour les détails une montre Patek Philippe, pour la technologie un avion de chasse et comme concept artistique un Riva.” H.Pagani.

Horacio Pagani
Pagani

Cherchons à connaitre le parcours de cet autodidacte que rien ne prédestinait à l’automobile si ce n’est une passion juvénile.

Horacio Pagani
Horacio Pagani

Dans les années soixante en Argentine, pour un gamin d’une dizaine d’années point de distraction autre que les sorties entre copains et la chasse aux grenouilles le long des cours d’eau. Après l’école, les devoirs faits, seul restait la lecture, livres ou magazines dans lesquels parfois l’enfant découvre les belles plus voitures du monde. De quoi susciter une vocation et stimuler un esprit créatif jusqu’à la fabrication de miniatures faites de balsa et colle avec pour seuls outils du papier de verre et un rasoir Gillette Razor comme cutter. Telle pourrait être définie la matrice de celui qualifié aujourd’hui comme dernier romantique de l’automobile contemporaine, Horacio Pagani.

“Comme enfant j’aimais le travail manuel. J’allais dans l’atelier d’un ami. J’apprenais à assembler et travailler le bois de Balsa. Je n’avais pas d’argent. C’était le seul moyen à ma disposition pour réaliser mes projets.” H.P.

Tout commença le 10 Novembre 1955 à Casilda, au cœur de la pampa Argentine où naquit Horacio Raul Pagani. Descendant de Pietro Pagani, son arrière grand père qui fin 19ème quitta Appilo Gentile, commune d’Italie dans la province de Côme, avec l’intention d’ouvrir une boulangerie dans un pays aux potentialités infinies pour l’époque.
L’un de ses six fils, Pedro, reprit l’affaire. Lui-même eut trois fils dont le futur père d’Horacio, Mario. Boulanger, il perpétuera la tradition familiale avec ses deux frères.

Horacio Pagani
Famille Pagani

Au début des années 50, la famille Pagani élargit son activité en investissant dans une fabrique de pâtes fraiches et autres spécialités italiennes dont les célèbres raviolis « Fundador » en hommage à Pietro. Ainsi grandit Horacio dans un milieu entrepreneuriale, traditionaliste où travail et labeur forgèrent son caractère.

Horacio Pagani
Pagani

Un dimanche lors du repas familiale, encore enfant et saturé de magazines autos, subitement Horacio annonça : « Quand je serai grand, je veux concevoir et créer des voitures de course », lubie prophétique ? Oubliant son poste de gardien de but dans l’équipe de foot de copains, il s’attelle à copier, souvent durant des heures, les voitures de courses des rares revues à sa disposition. Il entraine l’un de ses copains, Gustavito, dans la création d’un circuit au milieu de la végétation. Ce tracé incluait des rampes, montées, descentes et toutes sortes d’obstacles. L’inauguration marqua les tests de petites voitures en plastique offertes à l’occasion d’une fête religieuse. Horacio commença par réaliser un tas de modifications sur ses jouets, les abaissant, changeant les roues, la répartition des masses. Évidement sous le regard contrarié d’une mère appréciant moyennant le massacre de jouets chèrement acquis.

“C’est fantastique de travailler avec ses mains, vous touchez la matière et vous commencez à devenir ami avec et puis vous lui parlez et elle répond. Vous avez une relation et la matière essaye de vous aider à comprendre ce qui est réalisable.” H.P.

Les revues commencent à s’entasser dans la chambre, notamment « Mecanica Popular » et « Automodo » les deux magazines références en Argentine. Horacio et Gustavito dissertent des heures sur chaque fonctionnalité technique comme si expert du domaine. Ils s’inspirent de toute idée jugée utile pour la conception et création de modèles réduits en balsa. Un ami, Tito Ispani, contribue à fournir matériel et conseils. A cette collection se rajoutent vite Road & Track et d’autres magazines dans lesquels ils découvrent le métier de designer via des photos de jeunes gens attablés discutant création et innovation. Dès lors, Horacio sut ce qu’il sera. Il passe son temps à lire, étudier, modéliser et dévorer l’état de l’art de l’époque. Cette discipline quotidienne appliquée à ses miniatures en fait des références de style et finition.

“Comme enfant, j’ai toujours su ce que je voulais réellement faire, concevoir mes propres voitures, ici, à Modène. Je montrais mes miniatures à mes copains en leur disant « Celle-ci je l’ai présenté au salon de Genève et à celui de Turin ».” H.P.

Horacio Pagani
Horacio Pagani

En 1966, la ville de Casilda inaugure un « Circuit 24 » sur lequel roulent des miniatures à moteur électrique guidées par un seul rail. Evidemment cela passionne les jeunes de la ville et chacun vient s’essayer au pilotage des bolides. Horacio découvre rapidement l’intérêt de la chose, perfectionner ses connaissances. Fini les voitures à roulettes, les nouvelles intègrent des composants complexes comme moteur, pignons et couronnes, coussinets de paliers, châssis, pneus et jantes. De quoi franchir une nouvelle étape dans l’apprentissage. Là encore, leur ami Tito Ispani parfaitement rompu à cette technologie leur enseigne les rudiments de mécanique générale nécessaires à l’élaboration de leurs voitures. Rapidement Horacio et Gustavito défient les enfants de la ville avec leurs créations, remportant nombre de victoires, expérimentant toujours de nouvelles solutions.

Encore aujourd’hui, alors que devenu l’un des plus célèbres créatifs au monde Horacio parle de ses années gratifiantes comme signature de sa personnalité. Déjà il s’attachait à rendre chaque création belle, même si la fonction impose souvent la forme.

Horacio Pagani
Horacio Pagani

Début 1967, apparait sur le marché Argentin une familiale, la Torino. Fabriquée en Argentine, elle reçoit une carrosserie dessinée par Pininfarina. Nom exotique de sa terre ancestrale si éloigné de son argentine natale, l’Italie, patrie des supercars de l’époque, Ferrari, Lamborghini, Maserati, qu’Horacio ne connait que par la lecture des magazines.

Horacio Pagani
Torino

Rapidement, l’enfant visite l’atelier le plus proche entretenant le modèle. Contrairement aux enfants de son âge, tous passionnés uniquement de mécanique, Horacio focalise son attention sur la finition et son assemblage. Le propriétaire des lieux, Mr Satori, détecte rapidement ce garçon différant. Après un cours magistrale sur le véhicule il prête sa collection de « Style Auto Architettura della Carrozzeria », une publication trimestrielle consacrée au design automobile. Horacio découvre fasciné un nouveau monde.

Horacio Pagani
Style Auto Architettura della carrozzeria
Horacio Pagani
Style Auto Architettura della carrozzeria

Dans chaque numéro, il apprend les tâches diverses d’un bureau de design et consulte les rapports détaillés sur les problématiques associés. A cette occasion, à l’âge de 12 ans, il commence son apprentissage de l’italien, condition nécessaire à la bonne compréhension des explications. Un homme se construit.

Jamais rassasié, il ajoute une encyclopédie automobile à sa collection. Son père refusant de lui payer, il travaille dur dans la boulangerie familiale pour se l’offrir en cachète. Cachant ses volumes livrés mensuellement, il les dévore sans que son père en ait connaissance, sa mère ferme les yeux conscient que son fils ne reprendra pas l’affaire familiale. Son destin est ailleurs.

En août 1969, sous la direction d’Oreste Berta, une écurie composée de trois Torino remporte une première place de catégorie au Nurburgring, la voiture n°3 terminant 4ème au classement général. Pour l’occasion, Juan Manuel Fangio participe au voyage de la délégation Argentine en Allemagne et cela comme Manger Sportif de l’équipe.

Horacio Pagani - Torino
Torino #3 – Nurburgring 1969

Animant le Fan Club Oreste Berta, Horacio découvre pour l’occasion l’homme derrière le pilote. Celui qui deviendra son mentor et lui ouvrira les portes de l’Italie. Sa description de l’homme rejoint celle que me fit Bernard Cahier qui le côtoya longuement jusqu’à devenir l’un de ses meilleurs amis. Humble, intègre, avec une force de caractère exceptionnelle et d’un professionnalisme à l’avenant, tel était l’homme.

Horacio Pagani - Juan Manuel Fangio
Juan Manuel Fangio

Le dernier événement fondateur et catalyseur du futur Maestro de San Cesario Sul Panaro fut sans nul doute la découverte de Leonardo Da Vinci. Il comprend définitivement que le style importe autant que la technique.

“Probablement, la plus grande rencontre de ma vie arriva le jour où lisant un article du Reader Digest, je découvris Leonardo Da Vinco. Le chose qui me frappa est une phrase dite par le Maestro il y a plus de 500 ans : « L’art et la science peuvent marcher ensemble main dans la main ». Cela m’a littéralement ouvert les portes et traça le chemin à prendre dans la vie.” H.P.

Il étudie en détail l’œuvre et la vie du maitre Florentin. Un premier livre dont il tourne chaque page avec émerveillement le passionne, invitant l’acquisition d’autres publications, toujours plus. A l’école, il enseigne à ses professeurs la vie de Leonardo relatant chacune de ses créations. Il n’a que 12 ans. Léonardo rejoint ses deux mentors, Oreste Berta, talentueux ingénieur, et Juan Manuel Fangio, la légende.

Horacio Pagani - Leonard de Vinci
Horacio Pagani – Leonard de Vinci

Dans les années soixante, Casilda regorgeait d’entreprises notamment de mécanique générale, certaines à deux pas de la maison d’Horacio. Ce dernier connaissait les enfants des dirigeants et salariés. Pourtant, aucun n’était enclin à l’inviter visiter ces lieux aux grondements caractéristiques des machines outils. Peu importe, souhaitant découvrir ces lieux inconnus Horacio use d’un subterfuge, il repère les ouvriers en pause devant les ateliers et part leur offrir une spécialité de la boulangerie familiale. Comprenant qu’un jeune autant passionné mérite un minium d’attention ils lui ouvrent les antres de ce lieu magique. Bientôt Horacio devient intarissable sur les différentes techniques de soudage, moulage, usinage. Il récupère des pièces rejetées pour mieux les étudier dans sa chambre. Les nettoie, les peint et ultime étape parfois les modifie dans son atelier, pour tout fier les présenter aux employés des usines visitées. Parfois, profitant de la pause des mécaniciens des garages de sa ville il demande un coup de main. Horacio haut de ses 13 ans passe pour un animal étrange mais aucun ne lui refuse un soutien inattendu sans jamais le facturer. Sa maman s’irrite de ce manège, nombre de pièces atterrit dans la chambre d’Horacio, salissant le reste de la maison.

Horacio Pagani
Famille Pagani

L’année de ces 13 ans, un soir, alors qu’il quitte la maison, garée face à lui trône une Mercedes 250 neuve, celle du voisin. Son épouse observe derrière sa fenêtre le manège de ce jeune tournant autour. Connaissant sa passion, elle sort lui proposer un tour mais il refuse. Il veut juste monter à son bord, étudier la voiture. Autorisation accordée, il commence à répéter ouverture et fermeture de portes, s’assoit, manipule les commodos, écoute leurs sons, les analyse méticuleusement, découvre l’impeccable finition du véhicule. Bien que préférant les voitures de sport Horacio s’émerveille devant la qualité d’assemblage et décrète que cette Mercedes est un chef d’œuvre. Il comprend qu’une voiture même sportive se doit une finition irréprochable.

Maintenant rompus aux rudiments de la mécanique, une nouvelle étape s’impose, la conception et création de pièces opérationnelles. Moyennant une misère il acquiert une petite moto Legnano à l’état d’épave. Encore aidé par ses amis garagistes, il restaure ce jouet de A à Z. Se piquant au jeu, ses mécaniciens attendent leur pose pour aider ce jeune toujours en quête d’un conseil. Rapidement la moto opérationnelle est revendue pour une autre, une Alpino. Fort de son apprentissage, il recommence une restauration mais cette fois-ci le résultat final surclasse la totalité des mécaniques de ses copains. Puissance majorée, pièces de conception personnelle et soucis du détail concluent sa réalisation.

Horacio Pagani
Horacio Pagani

Maintenant adolescent et expérimenté, Horacio considère le temps venu comme celui du prochain défi, la voiture.

A suivre, Horacio Pagani : L’obsessionnel

Crédit photos JM Fangio @ Paul-Henri Cahier

Sources, livre Pagani, A story of a Dream

A propos de l'auteur

Philippe Campana (@HouseFanBoy)

Philippe Campana (@HouseFanBoy)

2 commentaires

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  • Merci Maxence pour votre vigilance et votre indulgence pour ces quelques fautes d’orthographe passées entre les mailles du filet de la relecture 🙂

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