Il y a des objets qui naissent dans un garage, entre deux révisions de moteur, et qui finissent par redéfinir tout un secteur. La Qartel, créée par la jeune maison française Gabline, appartient à cette catégorie. Ce n’est pas un constructeur automobile qui signe ce coup d’éclat, mais deux joailliers basques convertis à l’horlogerie — avec, en toile de fond, une passion pour la moto qui irrigue tout le projet.
Une histoire de famille et d’atelier
Gabline est née à Biarritz de la rencontre entre Florent Tremolosa et Stéphanie Porsain, deux artisans joailliers formés auprès d’un même maître. Le nom de la marque condense déjà toute l’histoire : Gaby pour Gabriel, le grand-père motard de Florent, et Jacqueline pour la grand-mère de Stéphanie, à l’origine de sa vocation pour la joaillerie.

L’atelier s’installe dans un ancien local mécanique du centre-ville, dont les deux fondateurs ont volontairement conservé l’esprit garage plutôt que d’en faire une bijouterie aseptisée. On y fabrique des bijoux sur mesure, des épées d’académicien, des archets et, depuis peu, des montres.

L’idée de la Qartel n’est pas tombée du ciel. Florent Tremolosa avait déjà façonné, plusieurs années auparavant, une pièce unique pour un client, sans jamais pousser le projet plus loin. Le déclic viendra d’un souvenir d’enfance : son grand-père Gaby, sur sa moto, portait sa montre légèrement décalée sur le poignet pour pouvoir lire l’heure sans lâcher le guidon ni tourner le bras.

Cette anecdote, restée gravée, deviendra le cahier des charges de toute une montre.
Le concept : un cadran qui change d’angle, pas le pilote
Sur le plan technique, la Qartel repose sur une idée simple à énoncer mais délicate à réaliser : faire pivoter le boîtier d’un quart de tour par rapport à une montre classique, de sorte que le cadran s’aligne naturellement avec l’axe du regard lorsque le poignet reste posé sur un guidon, un volant, une commande de vol ou… un clavier.

Les chiffres sont redessinés en conséquence – le 12 vient se loger où serait le 1, le 3 où serait le 5 ainsi de suite – pour que la lecture demeure instantanée malgré ce basculement. Le boîtier, verrouillé en rotation sur la zone arrondie de l’avant-bras, est même décliné en version droite ou gauche selon le poignet du porteur.
L’originalité de la démarche tient à son origine : ce n’est pas un bureau de style qui a planché sur une rupture esthétique gratuite, mais un usage réel, né du monde moto, qui a dicté toute l’architecture du produit.

À ce titre, la Qartel se rapproche davantage d’un instrument de bord pensé pour la conduite que d’une pièce d’horlogerie traditionnelle pensée pour le salon.
Le design et la fabrication
Côté matériaux, Gabline joue la carte du tout-artisanal et du tout-français, à l’exception du mouvement. Boîtier en acier inoxydable 316L ou en titane, finitions brossées ou polies, verre saphir, étanchéité à 5 ATM : le cahier des charges est sérieux.
Le cœur mécanique, lui, est un calibre automatique suisse haut de gamme (Sellita SW1000-1b), réputé pour sa compacité et sa réserve de marche d’environ 40 heures.

Le cadran, parfois orné d’une grille de filtration inspirée de l’aéronautique, laisse entrevoir le mouvement.
Le bracelet en cuir pleine fleur est cousu main au point sellier ; certaines versions, plus récentes, proposent même un double bracelet cuir et tissu pour s’adapter à différents usages.

Chaque exemplaire est fabriqué à la commande, numéroté et personnalisable – matériaux, finitions, gravure – dans l’atelier biarrot, sans intermédiaire entre le client et les artisans.
Avantages et inconvénients
À l’usage, l’argument central de la Qartel est imparable pour qui passe ses journées au guidon ou au volant : la lecture de l’heure devient réellement plus naturelle, sans torsion du poignet ni geste parasite.

La fabrication artisanale française, le mouvement suisse de qualité et la personnalisation poussée séduiront les amateurs d’objets rares, produits en très petites séries plutôt qu’en grande diffusion industrielle.
Les réserves sont à la mesure de l’ambition. Le tarif, qui démarre autour de 8 800 euros, place d’emblée la Qartel dans un segment confidentiel, loin des montres « outdoor » plus accessibles.

La lecture décalée, séduisante pour qui tient un guidon ou un volant, peut en revanche dérouter au quotidien, en réunion ou à table, où l’œil doit réapprendre un repère qu’il connaît par cœur depuis l’enfance.
Enfin, la fabrication à la commande, séduisante pour l’exclusivité, implique des délais et une distribution limitée à la boutique-atelier de Biarritz, loin d’un réseau de revendeurs classique.

Reste une certitude : à l’heure où l’horlogerie de luxe rivalise surtout de complications invisibles à l’œil nu, la Qartel a choisi de réinventer la chose la plus basique qui soit – lire l’heure – en partant d’un souvenir de moto plutôt que d’un cahier des charges marketing. C’est, sans doute, ce qui en fait une pièce à part.
Source et crédit photos @Gabline





