La Vision BMW Alpina n’est pas un concept de plus. C’est une déclaration d’intention. Sur les rives du lac de Côme lors du Concorso d’Eleganza Villa d’Este qu’est présenté l’avenir d’une légende : Alpina.
Il y a des lieux qui imposent l’excellence. La Villa d’Este en est l’archétype : un écrin de marbre et de jardins en terrasses où l’automobile n’est pas simplement présentée, mais jugée lors du Concorso d’Eleganza. BMW le sait mieux que quiconque. C’est ici que le groupe munichois a révélé le Concept Touring Coupe en 2023, le Concept Skytop en 2024, le Speedtop l’an passé. Des études de style qui, pour la plupart, ont fini par trouver le chemin de la production.
Soixante ans d’indépendance, une marque rachetée
Pour comprendre ce que représente ce moment, il faut remonter à 1965. Burkard Bovensiepen, fils d’un fabricant de machines à écrire bavarois, n’avait guère de goût pour les claviers. Ce qui l’animait, c’était la mécanique, la puissance, la précision. Lorsque BMW commercialise la 1800, le jeune ingénieur y voit une matière première à raffiner : il extrait une vingtaine de chevaux supplémentaires du moteur et commence à proposer des kits de performance à ses clients.

Cette première initiative posa les bases de ce qui allait définir Alpina pour les décennies suivantes : la confiance. De petits ateliers de Buchloe, en Bavière, naît alors une identité singulière. Alpina ne cherche pas à transformer les BMW en bêtes de circuit. La marque vise autre chose : des automobiles plus rapides et plus raffinées à la fois, capables d’avaler les kilomètres d’autoroute avec autant d’aisance que de discrétion.
Modèle après modèle – B6 3.5, B7 S Turbo, B10 BiTurbo – la maison de Buchloe bâtit une clientèle fidèle autour d’une promesse cohérente : luxe sobre, vitesse sans effort (idéal AutoBahn), grand tourisme absolu.

Le tournant s’opère à la fin des années 1970 avec le B7 Coupé. Basé sur la BMW E24 Série 6, son long capot, sa garde au sol basse et son nez en forme de requin affirmaient la vitesse au repos, tandis que l’habitacle pouvait emmener quatre personnes à travers un continent dans un confort remarquable.
BMW finit par produire, vendre et entretenir officiellement les Alpina dans ses concessions. La frontière entre les deux marques s’amenuise, jusqu’à ce que l’inévitable se produise : en 2022, BMW annonce l’acquisition des droits de la marque Alpina. En 2026, la transition est consommée. BMW Alpina est officiellement présentée en début d’année comme un constructeur automobile pour les amateurs du raffinement extraordinaire.

La famille Bovensiepen, elle, conserve ses activités propres sous le nom Bovensiepen Zagato GT et gère Alpina Classic pour les propriétaires de modèles historiques.
Un nouveau positionnement : entre BMW et Rolls-Royce
La question que tous les connaisseurs se posaient depuis l’annonce du rachat était simple : que va devenir Alpina sous la férule de Munich ? La réponse d’Oliver Viellechner, vice-président de BMW Alpina, est sans ambiguïté : « BMW Alpina comble un vide dans notre portefeuille entre BMW et Rolls-Royce, alors que nous voyons un potentiel encore plus grand dans le segment haut de gamme. Avec Alpina, nous disposons d’un héritage solide et d’une communauté mondiale sur lesquels nous voulons nous appuyer, en préservant l’essence de ce que la marque représente : vitesse, confort et sophistication. »

Ce positionnement est crucial. BMW possède déjà M (Motorsport) pour les performances pures, Rolls-Royce pour le luxe absolu. Alpina occupe désormais l’espace intermédiaire, celui des « Grand Tourer » qui s’adressent à Bentley ou Maybach. Là où M ajoute de la tension, Alpina l’ôte et BMW affirme vouloir préserver cette distinction.
Viellechner a précisé que la marque débutera « par le haut », en ciblant le haut de gamme de la gamme BMW. La Série 7 et le X7, tous deux sur la plateforme CLAR de BMW, ont été évoqués comme bases probables pour les premières voitures de série. Le premier modèle client est attendu pour 2027.

Design : le requin ressurgit
Pour traduire ce positionnement en langage visuel, BMW a confié les rênes à Maximilian Missoni, responsable du design des véhicules de luxe et BMW Alpina, secondé par Alex Innes, ancien designer de Rolls-Royce « Coachbuild » connu pour les séries Boat Tail. Le résultat – la Vision BMW Alpina – est un grand coupé quatre places de 5,2 m de long. Une présence imposante, large, basse, confiante.
La référence assumée est l’Alpina B7 Coupé de 1978. Le lendemain de la révélation nocturne, BMW a d’ailleurs placé dans le Jardin de la Mosaïque de la Villa d’Este un exemplaire d’époque en vert Alpina, côte à côte avec la Vision. Le message était limpide.

La ligne de vitesse à six degrés part des coins avant inférieurs, court le long des flancs et enveloppe l’arrière de la voiture, organisant l’ensemble de la silhouette autour d’une dynamique ascendante. Les deco-lines, signature chromatique d’Alpina depuis 1974, sont présentes mais réinterprétées : plutôt qu’appliquées en adhésifs, elles sont désormais peintes sous la couche de vernis, logées dans la carrosserie comme une veine dans le marbre.
À l’avant, la grille réniforme illuminée s’inspire de la BMW 507 classique. Les projecteurs intègrent des éléments en cristal, conférant à la face avant une acuité précieuse. Les jantes 20 branches -présentes chez Alpina depuis 1971 – sont ici chaussées en 22 pouces à l’avant et 23 pouces à l’arrière. Quatre sorties d’échappement elliptiques complètent la signature.

Intérieur : le grand tourisme réinventé
Si l’extérieur dialogue avec le patrimoine, l’intérieur se tourne résolument vers l’avenir. Le tableau de bord reprend l’architecture « BMW Panoramic iDrive », enrichie d’un écran dédié au passager et d’une interface graphique spécifique à Alpina. Le tout est réalisé en cuir pleine fleur issu des Alpes bavaroises, avec des détails en métal et des touches de cristal pour les commandes, le sélecteur de transmission et les interrupteurs de vitres.

Les teintes bleues et vertes, historiquement associées à Alpina, s’expriment ici avec retenue, essentiellement dans les surpiqûres et les graphiques numériques plutôt qu’en décoration extérieure visible. Les affichages font évoluer leur palette chromatique selon que le conducteur choisit le mode Comfort+ ou Speed.

Ce mode Comfort+ mérite une attention particulière. Il est décrit comme un calibrage allant au-delà du réglage confort standard de BMW, conçu pour donner à la voiture un caractère plus doux et plus raffiné, ce qui a traditionnellement été ce qui distinguait Alpina de M. Le détail le plus évocateur est peut-être le compartiment discret ménagé à l’arrière : il accueille des verres en cristal et une carafe à eau, clin d’œil aux grandes routières d’exception que sont les Bentley Continental (lire ici) ou Rolls-Royce Dawn.

La toile de fond numérique du « BMW Panoramic Vision » représente le panorama alpin visible depuis Buchloe, berceau historique de la marque. Un choix sentimental, presque littéraire, qui dit beaucoup sur la déférence avec laquelle BMW aborde ce nouveau chapitre.
Motorisation : le V8 comme manifeste
Dans un secteur automobile qui carbure aux kilowattheures et aux promesses d’électrification totale, BMW a fait un choix délibérément contre-courant. La Vision BMW Alpina est propulsée par un V8 biturbo. Si BMW n’a pas communiqué de chiffres de puissance ou de performances, l’entreprise a souligné que la sonorité de ce groupe motopropulseur a été soigneusement calibrée : grave et feutrée à bas régime, elle gagne en intensité sous forte sollicitation.
Ce choix du V8 n’est pas anodin. Il affirme qu’Alpina n’est pas une branche électrique déguisée, mais une marque de grand tourisme thermique assumée — du moins pour sa génération inaugurale. La voiture est conçue pour produire les notes caractéristiques de l’échappement Alpina : riches et profondes à bas régime, sonores à haut régime. L’émotion acoustique fait partie de l’équation, comme elle l’a toujours été à Buchloe.

Une étude de style… pour l’instant
La Vision BMW Alpina n’est pas promise à la production en l’état. C’est une étude de design unique, non destinée à la série, du moins pour l’heure. Mais BMW a une histoire récente en la matière : le Concept Skytop est entré en production à cinquante exemplaires. Le Speedtop a suivi le même chemin. Plusieurs éléments de la Vision, notamment les grilles réniformes illuminées et les raffinements de l’habitacle, devraient se retrouver dans les futurs modèles de la marque.

Ce que le Concorso d’Eleganza 2026 a offert ce soir de mai, c’est davantage qu’un show-car. C’est la preuve qu’Alpina, sous pavillon BMW, n’entend pas se diluer dans la gamme existante mais construire une identité propre, rigoureuse et cohérente avec soixante ans d’histoire. Adrian van Hooydonk l’a formulé avec une précision chirurgicale : « Alpina a toujours incarné une idée très précise de la performance et du raffinement où vitesse et confort sont des ambitions complémentaires. Notre rôle en tant que nouveaux gardiens de cette marque est de préserver cette singularité et de la façonner dans un contexte contemporain. »






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