« Héroïnes du Mans » : Retour sur la grande exposition du centenaire des 24h du Mans
24H du Mans Livre/Book/Film/Movie

« Héroïnes du Mans » : Retour sur la grande exposition du centenaire des 24h du Mans

Héroïnes du Mans - Sophia Editions
Héroïnes du Mans - Sophia Editions

En février 2026, l’éditeur Sophia Editions a publié un ouvrage, Héroïnes du Mans, commémorant la Grande Exposition du Centenaire des 24 Heures du Mans, ayant eu lieu pendant un mois en 2023 en marge de la course. Dans cet ouvrage richement illustré, on retrouve toutes les voitures ayant fait partie de cette exceptionnelle exposition. Un hommage indispensable à l’histoire de la classique mancelle.

Un peu plus d’un siècle après leur création, les 24 Heures du Mans ne se racontent plus seulement en résultats ou en palmarès, mais aussi en objets, en archives, en machines survivantes.

Pour célébrer le centenaire en 2023, l’Automobile Club de l’Ouest s’était fixé l’objectif de réunir, en un même lieu, le plus grand nombre possible de voitures victorieuses de la course. Un défi presque utopique : Certaines appartiennent à des musées, d’autres à des constructeurs, d’autre encore à des collectionneurs privés aux quatre coins du monde. Le défi a été relevé, et pas qu’un peu ! Un moment suspendu, un véritable cadeau offert par l’ACO à son épreuve mythique, ainsi qu’aux passionnés !

De cette exposition hors norme (lire ici partie 1 de 1923 à 1980, partie 2 de 1981 à 1999 et partie 3 de 2000 à 2022), de cette traversée d’un siècle d’endurance condensée en quelques dizaines de machines mythiques, est né un livre — un ouvrage de mémoire, mais aussi de passion — coordonné par Louis Monnier, Président de la commission patrimoine de l’ACO.

Héroïnes du Mans - Sophia Editions

Nous avons rencontré Louis pour revenir sur les coulisses de ce projet au long cours, où collectionneurs, constructeurs et organisateurs ont conjugué leurs efforts pour faire revivre la légende, et la faire partager au plus grand nombre.

Le Départ : la genèse du projet

Louis, je me rappelle bien d’une première évocation par Pierre Fillon à l’été 2020, lors de la remise de prix du concours photo Sarthe Endurance Photos, de l’idée de réunir un maximum d’autos gagnantes (pour mon plus grand plaisir !) Peux-tu nous raconter comment est née l’idée de la grande exposition ? Comment a-t-elle évolué jusqu’à sa concrétisation ?

Louis Monnier : L’idée a effectivement été émise en 2020, au détour d’un tour de table où nous avons commencé à réfléchir à comment célébrer le centenaire des 24 Heures du Mans en 2023. Tout de suite, on a Patrick Peter et Fabrice Bourrigaud (le directeur du Musée des 24 Heures du mans, NDLR). De nombreuses autres initiatives ont bien sûr été mises en œuvre. Pour ma part, étant donné mes fonctions je me suis concentré sur ce sujet à partir de fin 2020.

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Dès l’origine, l’idée comportait deux axes forts : Rassembler le plus de châssis gagnants bien sûr, mais pas sans parallèlement rassembler une sorte de liste idéale de 24 voitures ayant marqué l’histoire de la course, sans forcément la gagner, donc. J’ai passé pas mal de temps (6 mois environ) à identifier et localiser les châssis gagnants encore existants. De nombreuses d’entre elles sont connues et parfaitement localisées, mais pour certaines c’est plus confidentiel. On remarque tout de suite le schéma global suivant : Les voitures récentes sont majoritairement détenues par leurs constructeurs, tandis que les plus anciennes appartiennent plutôt à des musées ou à des collections privées.

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Aviez-vous fixé un objectif en termes de gagnantes ? Combien pensiez-vous réalisable d’obtenir ?

LM : Nous n’avions pas vraiment d’objectif, nous avions juste en tête qu’à notre connaissance, un rassemblement sur un même lieu d’au-delà d’une dizaine de voitures gagnantes tenait quasiment du jamais-vu (hormis la collection Audi Tradition en comportant 12 à elle seule…). Pour nous, le Festival of Speed de 2022 était quasiment la référence avec 9 ou 10. Nous voulions forcément faire mieux, nous savions que 40 pouvait être un objectif ambitieux… 50 nous paraissait extraordinaire.

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Et finalement, vous finissez à 61, cela représente 80% de ce qu’il était matériellement possible de rassembler ! Effectivement, et la liste a évolué jusqu’au dernier moment, mais globalement, au moment de Rétromobile 2023, nous savions qu’on atteindrait les soixante !

Concernant ces les « remarquables », qui sont donc loin du rôle de faire-valoir, quelle était la vision ?

LM : L’idée de base était de sélectionner notre liste « idéale » de 24 voitures. Avec Fabrice, nous voulions illustrer la richesse de l’histoire de la course avec la plus petite, la plus grosse, la plus rapide, la plus innovante, la plus bizarre… Impossible d’être exhaustif, il a fallu faire des choix, puisque 24 autos sur 100 ans d’histoire, c’est extrêmement réduit. Cette liste a été réajustée pendant les deux ans de préparation en fonction des possibilités, au final on a abouti à 20. Pour obtenir certaines autos, il a parfois fallu en accepter certaines que l’on n’avait pas forcément prévues !

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Le cœur du sujet : Réunir les voitures !

Le plateau réuni était exceptionnel, preuve du retour positif des marques et des propriétaires. Il y a des monuments des 24h, avec notamment tous les châssis double-vainqueurs. Mais fatalement, il y avait aussi quelques absentes. Quelle est la gagnante qu’on a failli voir et qu’on n’a finalement pas vue ? Quels ont été les regrets ?

LM : Il nous a manqué une Jaguar Type C, un modèle absolument incontournable. Malheureusement, le propriétaire américain de la gagnante de 1953, ne nous l’a pas expédiée bien qu’il nous ait quand même envoyé sa Ferrari 250 TR59/60, gagnante en 1960. On a compris plus tard puisqu’elle était vendue quelques semaines plus tard.

Personnellement, ma plus grosse déception, c’est la Bugatti 57G Tank de 1937 (la seule Bugati gagnante encore en existence, appartenant à la Fondation Simeone de Philadelphie, NDLR). Le Dr Simeone est décédé peu de temps avant l’échéance. S’il avait encore été de ce monde ,je pense que les échanges auraient pu aboutir positivement.

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La deuxième, c’est la Ferrari 166 MM de 1949 (la première Ferrari gagnante de l’histoire, et la première gagnante de l’après-guerre, NDLR). C’est d’autant plus décevant car cette auto a été longuement exposée à Compiègne en 2022, mais malgré nos demandes, elle est repartie aux Etats-Unis. Nous avions bien une 166 MM exposée, mais il s’agit de celle du musée, un autre châssis offert par Luigi Chinetti à l’ACO. On l’a mise un peu à l’écart, sans la présenter comme gagnante ni la lister dans les remarquables, car cette auto n’a pas couru les 24 Heures. On a même effacé son numéro pour lever toute ambiguité !

Et enfin, mon troisième gros regret, c’est la Ferrari 250 LM du NART de 1965. Jusqu’aux dernières semaines, nous étions encore en train de négocier avec le musée des 500 Miles d’Indianapolis qui la possédait à l’époque, mais nous nous sommes heurtés à des coûts de transport et d’assurance délirants (NDLR : Prix de vente en 2025 : 35 millions de dollars). C’est d’autant plus rageant que la voiture a été depuis vue deux fois à Paris, en 2025 pour sa vente et en 2026 à Rétromobile. Avec le recul, les américains étaient déjà certainement engagés dans le processus de s’en séparer. Nous avons cependant bon espoir de pouvoir l’accueillir de temps à autre dans le nouveau musée M24 qui ouvre ses portes le 24 mai.

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Je pense aussi à d’autres absentes qui sont pourtant bien connues : La Sauber C9 de 1989 par exemple, ou bien encore la Dauer-Porsche 962 LM de 1994 ?

LM : C’est là que des considérations bien prosaïques peuvent entrer en jeu… Concernant la Sauber C9 1989, le nous n’avons pas oublié de contacter le Mercedes-Benz Museum de Stuttgart, mais l’auto se trouve, au niveau de la scénographie de l’exposition, au sommet d’un banking ! Il n’est juste pas possible de l’en extraire… Ils nous ont bien proposé un autre châssis vétéran du Mans 1989, mais cela ne pouvait pas s’inscrire dans notre démarche si cela n’était pas la gagnante.

Pour la Dauer-Porsche 962 LM de 1994, c’est un autre rendez-vous manqué, nous avions l’accord puis s’en est suivie une rétractation. Dommage…

 

Dans la série des fins de non-recevoir, nous aurions beaucoup aimé accueillir la très excentrique Nardi Bisiluro de 1955 pour notre collection idéale des « Remarquables ».

Dans les « remarquables » justement, difficile de ne pas remarquer celle qui est probablement la voiture la plus volumineuse ayant jamais couru au Mans, j’ai nommé la Cadillac Series 61 de 1950 alias « Le Monstre »… Peux-tu me dire comment vous l’avez obtenue ?

LM : Celle-ci était clairement dans notre liste rêvée et le Revs Institute (Naples, Floride, NDLR) a accepté immédiatement. Comme certains autres propriétaires, ils en ont profité pour combiner avec le Festival of Speed de Goodwood qui se tenait juste après la fin de l’exposition.

D’ailleurs, Goodwood a largement bénéficié d’autos en provenance de la Grande Exposition et notamment, ils pu faire une photo que nous n’avons pas pu mettre en œuvre : Celle des cinq châssis doublement vainqueurs dans l’histoire !

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La logistique et l’exposition

Parlons maintenant de la logistique de l’exposition. Comment cela s’est-il passé du côté du musée ?

LM : On se rappelle que le musée a reçu quelques aménagements pour la scénographie. Ces aménagements ont été faits sous la direction de Fabrice. Compte tenu de la surface disponible à ce moment-là (rappelons qu’un tout nouveau musée, plus vaste, ouvre en mai 2026), nous avions estimé que nous ne pouvions pas raisonnablement exposer plus de 80 voitures pour que la scénographie reste acceptable. Il a fallu vider le musée entièrement (environ 120 voitures), les aménagements ont pris un mois.

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Et du côté des arrivées des voitures ? As-tu des moments forts en tête ? Tu évoques notamment en préface l’arrivée de la fournée des 12 Audi en provenance d’Ingolstadt ?

LMOui, Audi nous a envoyé deux semi-remorques chargés des 12 gagnantes en leur possession. La 13ème étant également présente, la seule entre des mains privées. Dans l’exposition, on appelait entre nous la ligne droite finale « Audi Strasse » !

Un autre moment inoubliable a été pour moi l’Alfa Romeo 8C Berlinette du musée de Turin. J’en ai même pleuré.

La Ford MKIII de 1967 a également fait une arrivée remarquée, en pièces détachée et remontée par une équipe tout droit venue de Dearborn.

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Y a-t-il eu des difficultés posées par la valeur des autos ? Des soucis d’assurance ou de sécurité notamment ? Comment avez-vous géré cela ?

LM : Toutes les voitures étaient acheminées et assurées aux frais de leurs propriétaires. Nous n’aurions de toute façon pas pu supporter les coûts : la valeur cumulée dépassait le milliard d’euros ! Du côté sécurité, nous avons évidemment mis en place pendant un mois, jour et nuit, des moyens autrement plus importants que d’habitude.

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Les parades

L’une des caractéristiques fortes de la Grande Exposition, c’est également son côté dynamique puisqu’en parallèle d’une exposition d’une durée d’un mois, les voitures sont sorties plusieurs fois pour des parades tant pendant le weekend des 24 Heures du Mans que pour le Mans Classic…

LM : Cela a été un gros défi car plus de 40 voitures prenaient la piste à chaque fois, pendant des périodes d’extrême affluence, il fallait bloquer le musée le moins de temps possible. Tout était organisé pour la rapidité et la sécurité des autos.

Mon meilleur souvenir est celui de la première sortie, le vendredi (veille des 24h), avec un alignement en épi et une simulation de départ Type Le Mans. Les voitures ont roulé jusqu’au Dunlop. Le lendemain matin, on est sortis très tôt car il y avait la première parade sur le grand circuit. Nous avions un camp de base sur le circuit Bugatti.

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Qu’est-ce qui a déterminé quelles voitures ont pris la piste (hormis leur capacité elle-même) ? Je me suis par exemple étonné que certaines étant tout à fait capables de prendre la piste ne l’ont pas fait ? Par exemple la McLaren F1 GTR ? La Moby Dick ? Y avait-il un quota de prise de piste ?

LM : Tout le monde était libre de prendre la piste, c’était donc au choix des propriétaires. Pour certaines « délégations » importantes (comme Porsche ou Audi), les équipes n’ont tout simplement pas pu envoyer toutes les voitures en piste.

L’après

Le succès populaire a-t-il été au rendez-vous, de votre point de vue ?

LM : Le meilleur des retours, c’est le nombre de visiteurs. Sur l’année 2022 entière, la fréquentation du musée était autour de 110 à 120.000 visiteurs. En 2023, nous avons atteint les 200.000 malgré 1 mois de fermeture avant de 3 semaines après. Pendant le seul mois de la Grande Exposition nous avons reçu 60 à 70.000 visiteurs.

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Parlons maintenant du livre « Héroïnes du Mans » ! À quel moment avez-vous décidé d’immortaliser l’exposition en un livre ?

LM : Cela a fait partie du projet dès le départ ! Il a été pensé comme un souvenir, un remerciement pour tous les propriétaires. Chaque collectionneur, chaque marque aura in fine son exemplaire.

Ce livre « Héroïnes du Mans » fait la part belle à l’image. Pour chaque voiture, on trouve en plus des photos prises lors du centenaire, une image en période. Comment les recherches se sont-elles passées ?

LM : Nous avons puisé dans le fonds photo de l’ACO, essentiellement pour les images les plus anciennes, mais celui-ci n’a pas suffi pour tout fournir. On a pu compter sur les archives de l’agence DPPI pour pour les années de 1965 à nos jours. C’est intéressant, car on note que si la quantité d’images disponibles grandit avec les années, ce n’est pas le cas de la qualité !

On note une sensible dégradation lors du passage du 6×6 au 24×36 (au tournant des années 60). Les plus anciennes photos sur plaque de verre, quant à elles, donnent des résultats époustouflants à la numérisation !

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J’imagine que ton regard de photographe a parlé lors de la sélection des photos ?

LM : Du côté de la qualité et de la créativité des photographes, le niveau s’envole dans les périodes les plus récentes avec des photographes comme Alexis Goure, Antonin Vincent pour ne citer que quelques-uns des plus talentueux. Pour sélectionner, on a chercher à varier les plans, pour ne pas présenter quelque chose de monotone.

Il est intéressant de noter que parmi les photos prises en 2023 pendant la Grande Exposition, qui représentent la plus grande partie des images du livre « Héroïnes du Mans », il y a certaines voitures pour lesquelles on n’a pas grand-chose alors que si elles avaient été exposées sur un évènement classique, elles auraient été des superstars ! Je pense à la McLaren F1 GTR de 1995 ou à la Ford GT40 MKI double vainqueur en 1968 et 1969

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NDLR : La McLaren F1 GTR n’a pas roulé, et malgré son statut d’icône absolue, avait fort à faire, sa position chronologique dans l’exposition l’ayant prise en sandwich la Mazda 787B de 1991 et la Porsche 911 GT1/98 de 1998 ! Quant à la GT40, elle a raté le début de l’exposition et n’a pas non plus pris la piste.

Héroïnes du Mans - Sophia Editions

L’ouvrage « Héroïnes du Mans » est disponible en français et en anglais chez Sophia Editions.

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Raph

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