Il fut un temps où Pierre Chabrier et Sylvain Levy réussissaient tout ce qu’ils touchaient : franchir un dos d’âne à 130 km/h, tirer au fusil sur des épaves, animer la 9ème saison de Top Gear France. Ils ont fini par réussir un dernier exploit, plus difficile encore : transformer une amitié de covoiturage en feuilleton comptable digne d’un contrôle fiscal. Autopsie, sans filtre et sans pitié, d’un divorce qui a coûté bien plus cher qu’un pare-brise fissuré.
Il était une fois deux mecs sympas
Tout commence, comme souvent avec les grandes tragédies françaises, par un covoiturage. En 2016, Sylvain Levy, alors sagement salarié chez l’équipementier Valeo, tombe sur Pierre Chabrier, photographe et fondu de mécanique. Coup de foudre amical, passion commune pour les bagnoles, et hop : le 5 janvier 2017 naît Vilebrequin, référence à la fois à la pièce maîtresse du moteur et à une marque de maillots de bain — parce qu’il fallait bien un peu d’absurde dès le départ, ça allait devenir une habitude.

Le succès met du temps à démarrer, puis explose en avril 2018 avec un classique du genre : franchir un dos d’âne à 130 km/h sur route fermée, activité qu’aucune auto-école ne recommande mais que YouTube adore. S’ensuivent six années de bonheur suburbain : essais délirants, Fiat Multipla surgonflé à plus de 1 000 chevaux — le fameux « 1000tipla », financé par une cagnotte communautaire d’environ un million d’euros — on y reviendra, il va faire des étincelles au Mondial de l’Auto à Paris en 2022, et même une amende de 3 000 euros chacun, infligée en décembre 2023 par le tribunal de Charleville-Mézières, pour avoir canardé des voitures au fusil sans autorisation ! Une broutille, comparée à ce qui les attend côté bilan comptable.

Consécration ultime : le duo prend les commandes de la 9ème saison de la version française de Top Gear sur RMC Découverte. Et puis, le 7 décembre 2023, patatras : la chaîne, plus de deux millions d’abonnés au compteur, s’arrête net. Motif officiel, aussi vague qu’un horoscope : des « visions devenues différentes ». Traduction officieuse, huit mois plus tard : ça sentait déjà le pot d’échappement cramé.

L’algorithme aime les gens qui pleurent
Le 15 août 2024, Pierre Chabrier dégaine le premier, façon dashcam qui a tout filmé mais qui attendait le bon moment pour balancer. Une vidéo confession de 40 minutes, « La vérité sur Vilebrequin et le 1000tipla », larmes à l’écran incluses, où il accuse son ex-associé d’avoir piétiné l’honnêteté, l’humanité et l’éthique — excusez du peu — et d’avoir récupéré le Multipla à son seul profit, pour une somme qu’il juge dérisoire. La vidéo cumule des millions de vues en quelques jours et déclenche une vague de soutien massive, au point que Sylvain Levy évoquera plus tard un lynchage numérique en bonne et due forme.

Sylvain Levy, lui, ne pleure pas : il publie. Sur X (ex-Twitter), il explique avoir racheté le Multipla en son nom propre pour le faire « rouler », quand Chabrier voulait selon lui en faire un vulgaire trophée statique posé sur un tapis rouge. Il balaie les accusations de mensonge, dénonce des mois de harcèlement, et chacun repart bâtir sa chaîne solo. Score final côté abonnés : Levy culmine aujourd’hui autour d’1,4 million, Chabrier un peu plus d’un million — qui affirme, fair-play jusqu’au bout, avoir en plus subi un « shadowban » de trois semaines. Même la fatalité algorithmique a pris parti.
Les comptes ne pleurent jamais, eux : ils encaissent
Passons aux choses sérieuses, c’est-à-dire à l’argent — le seul narrateur qui ne ment jamais dans cette histoire. Deux ans après le clash, le compte spécialisé en décryptage financier Dindon Fiscal a eu la riche idée d’aller éplucher les bilans d’AMP Holding (la structure de Vilebrequin) et des holdings personnelles des deux compères. Résultat : un thread X digne d’un thriller Netflix intitulé « De la Ferrari au découvert bancaire ».

Sur l’exercice 2023, dernière année de gloire commune, AMP Holding affiche 2,3 millions d’euros de chiffre d’affaires et 1,07 million d’euros de bénéfice net — de quoi s’acheter beaucoup, beaucoup de Multipla. Puis en juin 2024, coup de génie fiscal : 1,8 million d’euros de dividendes distribués d’un coup, 900 000 euros chacun, quelques semaines à peine avant que tout ne parte en vrille publiquement. Un timing tellement parfait qu’on jurerait un scénario écrit à l’avance — sauf que non. C’est juste la vie, en France, avec une holding bien optimisée qui ne compte qu’un associé (SASU, Société par Actions Simplifiée Unipersonnelle). Côté trésorerie perso, l’année 2024 profite d’ailleurs largement aux deux : 785 732 euros de bénéfice net pour la holding de Chabrier (AMP Corppie), 863 615 euros pour celle de Levy (AMP Corpsyl). Le divorce n’avait, à ce stade, pas encore mordu.
Pierre Chabrier : le tête-à-queue comptable
Passé l’euphorie, la route se corse méchamment pour l’ancien photographe. Sans le moteur à deux millions d’abonnés qui tirait tout le convoi, sa chaîne solo cale littéralement au démarrage. Le chiffre d’affaires s’effondre de 279 403 euros en 2023, 96 866 euros en 2024 à… 77 420 euros sur le bilan 2025. Faites le calcul si le cœur vous en dit : -72 % d’activité entre 2023 et 2025, soit à peu près la même courbe que la valeur de revente d’un diesel Euro 3 en zone à faibles émissions. Les charges fixes, elles, refusent obstinément de suivre le mouvement : résultat d’exploitation négatif de -124 437 euros en 2024, puis -89 234 euros en 2025. Deux années dans le rouge vif, comme le témoin d’huile qui refuse de s’éteindre.
La sanction humaine suit logiquement : Pierre Chabrier finit par arrêter YouTube purement et simplement. Sa rémunération brute, elle, est divisée par quatre — 8 588 euros sur toute l’année 2025, soit environ 715 euros par mois. À ce tarif, on gagne mieux sa vie en surveillant un radar automatique. Trésorerie nette réduite à 180 000 euros environ (354 000 euros en banque contre 173 000 euros de dettes), et un rythme de pertes qui, au mieux, laisse à la structure 18 à 24 mois avant l’extinction complète des feux.

Reste un dernier coup de poker, presque touchant dans son obstination : la Race Box, un complexe de simulateurs de course à Saint-Maximin, Oise (60), dans lequel plus de 871 584 euros ont été injectés via un compte de créances. Sauf que fin juillet, coup de théâtre : Pierre Chabrier n’apparaît plus comme président personne physique et délègue la direction générale. Autrement dit, il quitte discrètement le volant du seul projet pour lequel il avait sacrifié sa chaîne YouTube. Une sortie de route dans les règles de l’art.

Sylvain Levy : le drift maîtrisé
De l’autre côté du bitume, Sylvain Levy a visiblement révisé sa trajectoire. Plutôt que de s’accrocher à des charges fixes qu’il ne pouvait plus payer, il crée dès janvier 2024 une SAS agile, « LYVE », et multiplie les rentrées : dons Twitch, événementiel, et surtout une nouvelle chaîne solo, « Sylvain Lyve », qui explose littéralement les compteurs — près de deux millions d’abonnés et plus de 255 millions de vues cumulées à la mi-2026. Sa vidéo de contre-attaque dans l’affaire du 1000tipla cumule à elle seule 19,3 millions de vues, facture d’achat du Multipla à 132 000 euros brandie à l’appui, comme on sortirait une facture de garagiste pour clore un litige de voisinage.
Sur Twitch, l’homme est partout : plus de 401 999 euros récoltés lors du ZEvent 2025. Sa fortune personnelle grimperait jusqu’à un million d’euros, avec une trésorerie sanctuarisée de 350 070 euros dans sa holding — une structure taillée pour absorber les chocs sans s’endetter, même si son besoin en fonds de roulement élevé trahit une gestion de flux qu’on devine, disons, sophistiquée.

Le clou du spectacle, c’est « L.A.C.O.U.R.S.E 2026 », organisée en mai dernier à Commentry : 100 tours de vélodrome… en Citroën Ami, ce petit quadricycle électrique qui plafonne à 45 km/h, mais qui a visiblement suffi à faire vibrer les foules. Billetterie physique de 800 places entièrement écoulée, 169 000 spectateurs en direct sur Twitch, sponsorisé par NordVPN en qualité de « Grand Constructeur » — probablement l’unique constructeur automobile de l’histoire à vendre des VPN plutôt que des voitures. Pur exercice de rentabilité, à mille lieues du pari immobilier de son ex-associé.
Morale de l’histoire (comptable)
L’affaire Vilebrequin restera comme une magnifique démonstration que sur Internet, la hype ne protège de rien du tout face à un expert-comptable. D’un côté, un homme qui a englouti près d’un million d’euros dans des simulateurs avant de lâcher le volant du projet ; de l’autre, un homme qui a transformé une Citroën Ami et un vélodrome de province en carton plein.

Deux stratégies, deux résultats d’exploitation, et une seule leçon universelle : quand une amitié de covoiturage se termine, mieux vaut avoir un bon avocat, un bon expert-comptable, et si possible, ne pas être celui qui doit gérer une base de simulateurs de course en pleine campagne. Chabrier avait le charisme des larmes ; Levy avait le tableur Excel. Sur la durée, dans ce sport-là, c’est toujours le tableur qui gagne.
Sources : @LeDindonFiscal, France Info, Europe1, France 3 Régions, Le JDD, LaFrenchCom, Breakflip, Motor1, Le Parisien
Crédit photos @Vilebrequin et qui de droit






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