Torcal : Bentley, marque centenaire, branche son cigare sur l’électrique
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Torcal : Bentley, marque centenaire, branche son cigare sur l’électrique

Bentley Torcal
Bentley Torcal

A Londres, sous les flashs et les petits-fours qui vont bien, Bentley a fait ce que tout le monde attendait depuis dix ans, et ce que la marque avait juré ne jamais précipiter : brancher une prise sur une de ses voitures. Bienvenue à la Torcal, première Bentley 100 % électrique de série, ou comment faire cohabiter un siècle de cuir de taureau écossais avec une prise CCS. Le mariage du gentleman-farmer et du chargeur rapide 400 kW sous 800 volts : sur le papier, ça grince un peu, mais Crewe jure que tout se passera dans le calme « so British » qui fait sa réputation.

La stratégie : électrifier, mais surtout ne fâcher personne

Commençons par le nom, parce que chez Bentley on ne baptise plus une voiture, on la canonise. « Torcal » vient d’El Torcal de Antequera, un site karstique andalou plein de rochers biscornus, sans doute pour évoquer la robustesse, ou alors parce que « Bentayga 2 » faisait un peu radin. Le service marketing a même trouvé une étymologie latine flatteuse : « torquere », pour tordre ancêtre du mot « torque » signifiant « couple moteur » en français. Vous suivez ? Une trouvaille qui permet d’écrire dans le communiqué de presse que le nom « incarne le couple instantané de l’électrique », ce qui est le genre de phrase qu’on pond après cinq réunions et deux cafetières.

Bentley Torcal
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Sur le fond, la stratégie est d’une prudence toute british. Il y a quelques années, Bentley promettait un grand saut vers le tout-électrique, façon Rolls-Royce qui annonçait vouloir tout électrifier d’ici 2030. Finalement, la marque a réalisé que ses clients, plutôt du genre à préférer le ronron d’un W12 qu’un silence de bibliothèque, n’étaient peut-être pas si pressés. Résultat : la Torcal ne remplace rien, elle s’ajoute. Le Bentayga thermique et hybride reste au catalogue, bien vivant, pendant que la Continental GT (lire ici) et la Flying Spur continuent de brûler de l’essence sans complexe. Bentley affiche donc fièrement quatre lignes de modèles et une position confortable : on peut vendre l’avenir sans avoir à renoncer au présent, ni surtout au chiffre d’affaires qu’il génère.

Bentley Torcal
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Cerise sur le gâteau industriel : la Torcal est assemblée à Crewe, avec des fournisseurs britanniques, histoire de rappeler qu’électrifier une voiture de luxe n’oblige pas à la faire naître dans un hangar impersonnel quelque part sur le continent. Une manière habile de vendre du patriotisme automobile en même temps qu’un SUV à plus de 200 000 euros.

Bentley Torcal
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Sous le capot (enfin, sous le double coffre) : du Porsche costumé en lord anglais

Ne cherchez pas de miracle technique inédit : la Torcal partage sa plateforme, la Premium Platform Electric (PPE), avec la Porsche Cayenne Electric. Autrement dit, sous la calandre à losanges illuminés et les 5 mètres de tôle « so distinguée » se cache une architecture 800 volts bien connue des ingénieurs de Zuffenhausen. Chez Bentley, on appelle ça des « synergies de groupe » ; ailleurs, on appellerait peut-être ça un beau costume trois pièces en tweed posé sur un mannequin allemand.

Bentley Torcal
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Les chiffres, eux, sont réels et pas ridicules du tout : jusqu’à 600 km d’autonomie WLTP, batterie de 113 kWh, et une charge de 10 à 80 % en 16 minutes sous 400 kW, de quoi récupérer près de 160 km d’autonomie le temps d’un espresso pris avec une fausse modestie dans le lounge du concessionnaire. Côté puissance, la version de base culmine autour de 810 chevaux, la Torcal S grimpe à 888 ch et 1 350 Nm, pour un 0 à 100 km/h en 2,8 secondes et une pointe à 260 km/h. Impressionnant, sauf qu’on est loin des 1 400 ch et du 0 à 100 en 1,5 seconde promis il y a quelques années, avec l’EXP 100 GT (lire ici), par l’ancien patron Adrian Hallmark, avant que la maison ne redescende sur terre en expliquant, la main sur le cœur, que sa clientèle « trouverait ça inconfortable ». Traduction possible : au-delà d’un certain seuil, on renverse le champagne posé dans le porte-gobelet, et ça, chez Bentley, c’est un scandale bien plus grave qu’un 0 à 100 raté.

Bentley Torcal
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L’habitacle joue la carte du grand raout technologique : écrans OLED incurvés, tête haute en réalité augmentée, reconnaissance faciale pour charger automatiquement le profil du conducteur (au cas où il aurait oublié qui il est en sortant du club), et un « Curation Engine » qui ajuste quatre ambiances différentes. Et parce qu’un moteur électrique, ça ne fait absolument aucun bruit, sacrilège suprême pour une marque bâtie sur la musique d’un V8 6¾ litres, Bentley a fait appel à de vrais musiciens pour composer une bande-son de propulsion, jouée à la batterie, à l’alto et à la guitare. On n’ose imaginer le brief de casting : « On cherche un batteur capable de suggérer 888 chevaux sans jamais élever la voix. »

Bentley Torcal
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Sa place dans la famille : le petit dernier qui ne dérange personne

Dans l’arbre généalogique Bentley, la Torcal se glisse discrètement en dessous du Bentayga, sans jamais le bousculer. La Continental GT continue de faire du grand tourisme, la Flying Spur de transporter des gens importants à l’arrière, le Bentayga de rassurer les nostalgiques du thermique, et la Torcal d’attirer une clientèle plus jeune, plus urbaine, plus encline à poster une photo de sa borne de recharge sur les réseaux sociaux. Une segmentation limpide, presque trop nette pour être totalement spontanée : chaque motorisation a désormais sa propre carrosserie dédiée, ce qui permet surtout à Bentley de vendre à peu près tout à tout le monde sans jamais avoir à trancher.

Bentley Torcal
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La concurrence : un club fermé où tout le monde se regarde en coin

Sur ce segment minuscule du SUV électrique au prix d’un yacht, la Torcal croise évidemment son propre cousin germain, la Porsche Cayenne Electric dont la version Turbo culmine, elle, à 1 156 chevaux. Une façon élégante de rappeler que la maison mère aurait largement pu pousser le curseur plus loin, mais que Bentley a préféré garder son flegme plutôt que de sortir l’artillerie lourde. Le Lamborghini Urus, de son côté, continue de hurler sa puissance thermique-hybride avec l’énergie d’un adolescent en crise, à mille lieues de la retenue affichée par la Torcal.

Bentley Torcal
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Le vrai duel, le seul qui fasse vraiment saliver la presse spécialisée, oppose évidemment Bentley à Rolls-Royce, dont le Spectre a ouvert le bal de l’électrique ultra-luxe dès 2023. D’un côté, une architecture maison entièrement dédiée, l’ « Architecture of Luxury », taillée sur mesure pour ne rien devoir à personne ; de l’autre, une plateforme empruntée à Porsche mais habillée avec suffisamment de savoir-faire pour qu’on n’y pense plus après le premier essai. Rolls-Royce mise sur un coupé quatre places façon paquebot silencieux, Bentley sur un SUV quatre portes plus compact et plus « urbain », un mot qui, dans ce segment, signifie surtout « un peu moins encombrant pour se garer devant l’Opéra ».

Bentley Torcal
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Avec un ticket d’entrée autour de 165 000 livres (environ 200 000 euros) et jusqu’à 200 000 livres (230 000 euros) pour la version S, la Torcal reste, comme il se doit, hors de portée de quiconque qui n’a pas déjà un chauffeur ou, à défaut, un très bon comptable.

Bentley Torcal
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Pour résumé (car il faut bien finir cet article)

La Torcal n’a rien d’une révolution technique : c’est une Porsche Cayenne Electric qui a suivi des cours de maintien, enfilé un costume sur mesure et appris à parler plus bas. Mais c’est précisément là que Bentley joue finement sa partition : ne pas chercher à impressionner avec des chiffres extrêmes, mais convaincre que le luxe électrique peut rester feutré, sonore à sa manière, et parfaitement inutile à qui n’a pas déjà les moyens de s’en moquer. Reste à savoir si les amateurs du grondement d’un W12 accepteront un jour de troquer leur « soundtrack » mécanique contre une session studio jouée à la guitare et à l’alto. Rien n’est moins sûr, mais après tout, Bentley n’a jamais vendu que des rêves confortablement amortis.

Source et crédit photos @Bentley

A propos de l'auteur

Pierre Henri Brautot

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