Il y a des mots qu’on n’a plus le droit de prononcer dans l’industrie automobile sans provoquer une crise cardiaque collective chez les ingénieurs : « atmosphérique », « manuelle » et « trois pédales ». Gordon Murray, lui, les prononce les trois d’affilée, sans respirer, et en plus il en rajoute une couche avec un moteur planté au milieu de l’habitacle. Bienvenue dans le monde merveilleux de la S1, dévoilée sur le green cossu du Quail pendant la Monterey Car Week, là où les milliardaires viennent comparer la taille de leurs allocations de production.
Le grand-père qui refuse de prendre sa retraite
Gordon Murray a 79 ans et toujours ses chemises à fleurs. Il a dessiné la McLaren F1 il y a plus de trente ans et, visiblement, personne n’a réussi à le convaincre d’aller faire du jardinage. Après les T.50 (lire ici), T.33 (lire ici), puis la S1 LM — cette bombe à cinq exemplaires qui s’est vendue 20,6 millions de dollars aux enchères, soit à peu près le prix d’un petit aéroport régional — voici donc la S1 tout court. Pas de LM, pas de suffixe ronflant : juste une lettre et un chiffre, comme si la marque n’avait même plus besoin de se justifier.


L’histoire officielle est presque touchante : Murray et son complice Dario Franchitti se sont dit qu’ils aimeraient bien une S1 LM sans tout l’attirail de compétition — l’aileron géant, le splitter menaçant, les bas de caisse qui rayent les trottoirs. Ils ont commencé par retirer deux, trois trucs. Puis, comme souvent chez les perfectionnistes obsessionnels, le « on enlève juste l’aileron » s’est transformé en « on refait toute la carrosserie ». Chaque panneau en carbone est donc entièrement nouveau. Un simple relooking qui a viré au chantier complet, un peu comme quand on voulait juste repeindre la cuisine et qu’on se retrouve à casser un mur porteur.

Sous le capot (enfin, sous le dos)
Le moteur, lui, n’a pas pris une ride dans sa philosophie : un V12 Cosworth de 4,2 litres, sans turbo, sans électrification, qui grimpe à 12 100 tours par minute — un régime que la plupart des moteurs modernes atteindraient uniquement en cas d’explosion. On parle de 681 chevaux, distribués aux seules roues arrière, via une boîte manuelle à six rapports dont le sixième, plus long, a été pensé pour le tourisme. Traduction : même en mode « je vais chercher le pain », cette voiture reste plus excitante que 95 % du parc automobile mondial !


Le poids ? Sous la barre des 997 kg du T.50, malgré un habitacle nettement plus douillet. Comment fait-on pour ajouter du cuir, des tissus sur mesure, une isolation phonique et un système audio bespoke tout en perdant des kilos ? On imagine Gordon Murray arpentant l’atelier avec une balance de cuisine, retirant un gramme de colle par-ci, un boulon superflu par-là, en marmonnant sa formule fétiche : « chaque gramme économisé rend la voiture meilleure ». À ce niveau d’obsession, on soupçonne presque le monsieur de peser les emails qu’il envoie…

L’aérodynamique, privée de son gros aileron, se rattrape avec un système actif à l’arrière, histoire de ne pas décoller au premier rond-point pris un peu vite. La garde au sol grimpe de 10 mm et la suspension s’assouplit légèrement, façon costume qu’on desserre d’un cran après le repas de Noël. Même les portes en élytre, iconiques depuis la McLaren F1, se civilisent : exit le hublot fixe en Lexan de la S1 LM, place à une vitre électrique. Un progrès technologique majeur : on peut enfin passer commande au drive sans avoir à démonter la porte.


La McLaren F1, toujours dans la pièce
Impossible de regarder la S1 sans voir le fantôme de la McLaren F1 planer au-dessus du capot. Position de conduite centrale, habitacle trois places, portes en élytre, obsession de la légèreté, moteur atmosphérique gavé de chevaux et de tours moteur : c’est la même recette que Murray ressert depuis trente ans, comme une grand-mère qui refait éternellement la même tarte parce qu’elle sait que personne ne s’en lassera.


Le T.50 l’avait déjà fait avec son ventilateur arrière emprunté à la Formule 1, le T.33 avec une allure plus classique années 60, la S1 LM en mode circuit extrême. La S1, elle, est la version « je veux la même sensation mais sans finir avec des acouphènes et un mal de dos » — la McLaren F1 qui aurait pris des vacances plutôt qu’un abonnement au Nürburgring.

64 chanceux, et c’est tout
Seulement 64 exemplaires seront produits, et — surprise — ils sont déjà tous vendus. Autant dire que vos chances d’en croiser une au supermarché sont sensiblement les mêmes que de croiser une licorne en train de faire le plein. Mais ce n’est pas grave : la S1 n’a jamais été conçue pour convaincre la masse. Elle existe pour rappeler qu’un homme, seul dans son atelier anglais, continue obstinément à construire des voitures comme s’il était encore 1992 — et que, très honnêtement, on ne s’en plaint pas.

Respect « Papy » !
Crédit photos @GMA






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