Il y a des gens qui, quand ils trouvent leur voiture de course trop bruyante, trop anguleuse et trop pleine d’ailerons, se contentent de vendre leur Bolide. Et puis il y a Bugatti, qui préfère la démonter, la caresser dans le sens du poil pendant quelques mois, et en faire ressortir… un cheval. Bienvenue dans le monde merveilleux du Programme Solitaire, où l’on ne compte ni en euros ni en chevaux-vapeur, mais en années de patience et en zéros sur le chèque.
Deux voitures par an, et pas une de plus
Le principe est simple, presque monacal : Bugatti fabrique deux exemplaires uniques par an sous ce label, et pas un troisième même si vous suppliez à genoux devant les grilles de Molsheim. C’est plus exclusif que le club le plus fermé de la haute couture, plus rare qu’un accord à l’amiable entre deux designers automobiles. Le client choisit une base mécanique existante, puis collabore avec les équipes de style pour dessiner une carrosserie et un habitacle que personne d’autre au monde n’aura jamais. Une sorte de haute couture sur roues, sauf que le mannequin fait du 0 à 100 km/h en un battement de cils.

Avant la Destrier, il y avait eu le Brouillard, hommage tout en velours vert au cheval favori d’Ettore Bugatti — parce qu’apparemment, chez les Bugatti, on aime autant les chevaux que les moteurs à seize cylindres. Puis le F.K.P. Hommage (lire ici), résurrection quasi cosmétique de la légendaire Veyron pour les vingt ans de l’icône, comme un remake de film culte mais avec un budget illimité et personne pour se plaindre du scénario.


Et maintenant, la Destrier : la Bolide qui a arrêté le CrossFit
La Destrier, elle, part d’un postulat presque comique : et si on prenait la Bolide, l’hypercar de piste la plus extrême jamais construite par Bugatti (lire ici), celle qui ressemble à un avion de chasse déguisé en voiture, et qu’on lui enlevait… tout ce qui fait d’elle une voiture de course ? Adieu les ailerons menaçants, adieu les prises d’air façon aspirateur industriel, adieu le bouton d’extincteur planté fièrement sur la console centrale. Bugatti a essentiellement demandé à la Bolide de ranger ses haltères et d’aller prendre des cours de maintien.


Le résultat tient du mètre exactement — un mètre de hauteur, ce qui en fait la Bugatti la plus basse jamais produite, plus proche du trottoir que de la ligne d’horizon. On imagine déjà le propriétaire s’allonger davantage que s’asseoir pour entrer dedans. Les jantes, elles, n’ont visiblement pas reçu le mémo sur la discrétion : 20 pouces à l’avant, 21 à l’arrière, largement plus généreuses que celles de la Bolide, façon sabots fièrement plantés au sol. La marque assure que la posture évoque celle d’un cheval de race — on veut bien la croire, à condition d’accepter qu’il s’agit d’un cheval qui coûte plus cher qu’un haras entier.


Même la fameuse ligne en C de Bugatti, d’habitude aussi continue qu’un long discours de remise de prix, s’accorde ici une petite pause : elle s’interrompt juste avant le passage de roue avant, comme pour reprendre son souffle, avant de repartir vers une calandre en fer à cheval agrandie. À l’arrière, un aileron discrètement fondu dans la carrosserie referme le tableau, sans jamais crier « je fais de la course », contrairement à sa cousine la Bolide qui, elle, ne fait que ça.



Côté couleur, on ne fait pas non plus dans la demi-mesure : un bleu-violet nocturne pailleté baptisé Sapphire Céleste, le genre de teinte qu’on imagine plus facilement sur une robe de gala que sur un pare-choc. À l’intérieur, cuir, nubuck et textile tricoté en 3D remplacent les boutons d’urgence par… des boutons normaux. Un luxe suprême, en somme : pouvoir démarrer sa voiture sans avoir l’impression de lancer une fusée.


Le moteur, lui, n’a rien perdu de sa hargne
Sous ce vernis d’élégance sommeille toujours le fameux W16 de 8,0 litres à quadruple turbo, hérité tel quel de la Bolide, avec ses quelque 1 578 chevaux (exactement) qui n’ont manifestement pas reçu, eux non plus, le mémo sur la retraite anticipée. Bugatti n’a pas encore communiqué de chiffres de performance officiels, mais personne ne s’attend à voir la Destrier traîner au feu rouge.

Trois voitures, trois histoires, un seul aveu de folie
Ce qui distingue la Destrier de ses deux aînées, c’est qu’elle ne raconte pas vraiment d’histoire précise — pas de cheval mythique, pas d’ingénieur légendaire à célébrer. Elle est plutôt un pur exercice de style, une sculpture assumée comme telle. Trois créations, trois logiques différentes, mais un même point commun : un unique châssis Bugatti, décliné à l’infini selon l’humeur du moment et le portefeuille du client. Après tout, si l’on peut se permettre de transformer une voiture de course en objet de musée, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

Crédit photos @Bugatti






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